Nécropole des Igues – Sébazac

Posted By on 2 avril 2011

La nécropole des Igues (commune de Sébazac)

 

Petit voyage au début du Moyen Age.


Des tombes d’une nécropole dont la construction et l’utilisation remontent au haut Moyen Age, (période qui s’étend du Vème s. au Xème s., entre la fin de l’Antiquité et le cœur du Moyen Age) ont été mises en valeur[1] sur la commune de Sébazac (chemin aménagé des Igues entre la fontaine et le stade). Cet article vous fera découvrir l’époque au cours de laquelle cette nécropole était en fonction puis l’intérêt archéologique de ce type de monument pour la compréhension de cette époque à la fois lointaine dans le temps et proche par ses héritages.

 

Des migrations barbares à Charlemagne

Dès le IIIème s. l’Empire romain traverse une crise économique, politique et sociale. Au Vème s. les Huns (peuple nomade venant d’Asie) poussent les barbares (tous ceux qui ne sont pas romains : Vandales, Suèves, Goths …) à se réfugier sur les territoires de l’Empire. C’est le début des grandes migrations appelées aussi invasions barbares. Parmi ces peuples, les Wisigoths, originaires du nord de l’Europe sont chassés au IVème s. des bords de la Mer Noire (l’actuelle Roumanie). Après avoir pillé Rome en 410, ils s’installent dans la région de Toulouse. Ils fondent un royaume fédéré par la signature d’un traité d’alliance avec le pouvoir romain au début du Vème s.

 

Les Wisigoths poursuivent leur extension dans le sud de la Gaulle et annexent le Rouergue à la fin du Vème s. Délaissées par un empire romain en déclin, la population et l’aristocratie terrienne espèrent des Wisigoths une meilleure protection du territoire contre les raids barbares. La chute de l’empire romain et une stratégie d’expansion font du royaume wisigoth une superpuissance autonome qui dominera le Rouergue jusqu’au milieu du VIème s.

 

Entre 476 et 550, les Francs (un autre peuple barbare) parviennent à unifier les petits royaumes du nord de la Gaulle. A deux reprises au cours du VIème s., le Rouergue est conquis par les descendants de Clovis, les Mérovingiens. Successions du trône et partages territoriaux se poursuivent jusqu’au milieu du VIIIème s. Le Rouergue est alors rattaché à l’Austrasie, royauté lointaine, dont Dagobert fut un des rois. Mais l’identité du Rouergue reste l’Aquitaine romaine puis wisigoth. L’influence wisigothique demeure jusqu’aux VIIème, VIIIème s. grâce à une présence attestée notamment à Trebosc et à la proximité de la Septimanie (Languedoc actuel).

L’autorité des rois mérovingiens affaiblie par des luttes incessantes laisse de fait le pouvoir aux maires du palais qui deviennent les véritables chefs de gouvernement de chaque royaume. C’est ainsi que Pépin le Bref s’empare du titre royal des Mérovingiens en 751 et réunifie les royaumes francs en fondant une nouvelle dynastie : les carolingiens. Son fils Charlemagne (768-814) cherche à rétablir l’Empire romain par de nombreuses conquêtes. Il organise le territoire en comtés et pour contrebalancer le pouvoir de l’aristocratie, s’appuie sur l’Église, qu’il réorganise. A la mort de Charlemagne, le royaume est découpé entre ses fils. Au IXème s., l’émiettement progressif du pouvoir royal incapable de résoudre le problème des invasions scandinaves (vikings) favorise l’émergence de principautés comme celle de Toulouse à laquelle le Rouergue est rattaché. Au début du Xème s. la principauté est divisée en deux branches, toulousaine et rouergate, qui se partageront successivement le pouvoir.

La connaissance du Haut Moyen Age

Les textes datés du Haut Moyen Age sont très rares et parfois peu fiables ; ainsi la plupart de nos connaissances de la vie à cette époque proviennent des témoignages matériels. Les habitats en bois ont laissé peu de traces et ceux en matériaux durs ont souvent été réutilisés. Les nécropoles dont les tombes contiennent des fragments de céramique, des boucles de ceinture … sont ainsi une source importante pour la compréhension de cette période de fusion entre les cultures romaine, chrétienne et barbare. Elles donnent aussi accès aux mentalités des femmes et des hommes du Moyen Age à travers l’étude des rites funéraires.

 

Repères chronologiques

IVème siècle :

-          christianisation de l’empire romain (édit de Milan, concile de Nicée …)

-          Saint Amans premier évêque de Rodez

Vème siècle :

-          migrations « barbares » et chute de l’empire romain

-          royaume wisigoth de Toulouse

-          début de la dynastie mérovingienne

VIème siècle :

-          extension du royaume Franc

-          fin du royaume wisigothique en Rouergue

-          épisode de peste

VIIème siècle :

-          Dagobert 1er roi d’Austrasie, apogée des mérovingiens

VIIIème siècle :

-          raids musulmans et défaite franque de Roncevaux

-          début de la dynastie carolingienne

IXème siècle :

-          800 : Charlemagne couronné empereur à Rome

-          début des assauts des vikings

-          reliques de Sainte Foy à Conques

Xème siècle :

-          début de la dynastie capétienne


Les nécropoles du haut moyen Age en Rouergue

Le Rouergue compte une centaine de nécropoles du haut Moyen Age réparties sur tout le département. Certaines sont, comme celle de Sébazac, à l’écart du village actuel, en plein champ.

 

Un possible culte de l’eau plongeant ses racines dans les croyances celtiques, la proximité d’un dolmen, un point élevé dans le paysage ou la volonté de préserver les terres cultivables dans cette période de grand défrichement sont autant d’explications possibles du choix du lieu d’implantation. Par la suite, certaines nécropoles ont été christianisées par l’implantation d’un lieu de culte. Dans d’autres cas, l’église a été construite à quelques distances pour marquer symboliquement une différence avec ce lieu considéré comme païen, laissant volontairement la nécropole isolée.

La grande majorité des tombes sont en dalles calcaires orientées est-ouest et ont une forme de trapèze représentative du haut Moyen Age.

 

Chaque tombe compte entre un et plusieurs individus. Parfois le squelette a été déplacé et/ou réduit, certains os, comme le crâne, ayant une valeur symbolique forte. Certaines tombes présentent des traces de rites funéraires (crâne cloué, offrande alimentaire …) et des fragments de céramiques ce qui était contraire aux dogmes chrétiens. Ce mobilier souvent pauvre a une grande valeur scientifique pour comprendre la pensée (superstitions, croyances …) et la vie des hommes du haut Moyen Age.

 

La visite de la salle 7 du musée Fenaille est un complément utile pour la compréhension du contexte archéologique de cette Nécropole.

 

Les caractéristiques de la nécropole des Igues

La nécropole des Igues a été fouillée par Louis Balsan entre 1939 et 1940 ? puis deux tombes ont été mises en évidence en 2007 par des bénévoles de l’Aspaa (Association pour la Sauvegarde du Patrimoine Archéologique Aveyronnais). La mairie de Sébazac a réalisé les travaux de préservation des tombes (pierres de calage et graviers). Grâce à une méthodologie précise et rigoureuse, les interventions archéologiques ont permis de mieux comprendre et de valoriser ce témoin exceptionnel de notre passé commun. Cependant ces sépultures ont malheureusement subi des fouilles clandestines qui ont détruit irrémédiablement une partie de ce patrimoine fragile et précieux.

 

La nécropole des Igues est située à moins d’un kilomètre de l’église actuelle. Elle est représentative de cette période par sa situation élevée dans le paysage, l’orientation est-ouest et l’architecture trapézoïdale des tombes. Elle compte environ une vingtaine de tombes toutes fouillées et une trentaine d’individus.

 

Le mobilier retrouvé dans ces tombes est pauvre : un couteau en fer, une boucle de ceinture, une bague en bronze, une fusaïole en os (petit objet, plus ou moins discoïde, percé d’un trou central et destiné à servir de volant à un fuseau ou de bijou), un fragment de tissu et un peigne en bois. Ce dernier, exceptionnellement conservé a été découvert sur la poitrine au dessus des mains d’un homme de 30-35 ans.

 

La nécropole des Igues se distingue des autres nécropoles rouergates par l’absence de dolmen connu à proximité, le peigne en bois et la position de certaines tombes à l’écart de la zone principale d’implantation.

 

La nécropole et la christianisation de la Gaulle

 

Cette nécropole illustre le lent processus de christianisation du Rouergue. Les cultes romains ayant peu remis en cause les croyances celtiques, l’adoption de la religion chrétienne monothéiste ne s’est pas faite sans une résistance peu spectaculaire mais tenace.

 

Bien que le christianisme soit religion d’Etat depuis la fin du IVème s., le paganisme survit longtemps comme le prouvent les rites constatés dans certaines tombes de cette nécropole. La diffusion du christianisme se fait notamment par les martyrs ou la vie d’évêques héroïsés comme Saint Amans. La naissance des paroisses, les premières basiliques chrétiennes qui héritent de l’architecture romaine sont autant de signes d’affirmation  d’un pouvoir grandissant de l’Eglise chrétienne sur la société.

 

En marge de ce mouvement, le monachisme (Conques) ou la vie d’ermite comme Sainte Tarcisse (Rodelle) au VIème s. sont des refuges favorisant une certaine pratique religieuse. Les nécropoles de plein champ comme celle des Igues expriment la survivance intime de croyances millénaires.

 

Le haut moyen âge et notre époque

Cette nécropole représente aussi la trace d’une époque, le haut Moyen Age, dont l’influence se fait encore sentir à notre époque.

La cité Rutène devient progressivement au haut Moyen Age le comté du Rouergue dont les frontières correspondent à celles de l’actuel département de l’Aveyron. De plus, les Wisigoths ont assuré la transmission du droit romain (bréviaire d’Alaric) qui a inspiré notre code civil.

Les luttes de pouvoir entre le comte et l’évêque ont rythmé le haut Moyen Age. La réorganisation de l’Eglise par Charlemagne met les compétences des évêques au service du souverain et du comte. Ce principe de dépendance, nommé aussi vassalité, touche la société civile et prépare la mise en place de la féodalité aux X-XIème s. en Rouergue. La mise en place d’un pouvoir partagé mais hégémonique entre le civil et le religieux conduira à des inégalités sociales fortes puis, quelques siècles plus tard,  à une volonté républicaine forte de séparation de l’Eglise et de l’Etat.

Enfin cette nécropole dite barbare nous rappelle que le peuplement de la France, située en bout du continent européen, est le résultat d’un lent mélange de cultures différentes qui ont su fusionner et s’enrichir mutuellement.

 

Pour aller plus loin :

— Croyances et rites en Rouergue des origines à l’An Mil, Musées du Montrozier, Guide d‘archéologie numéro 6, 2000

— Musée Fenaille, Guide du visiteur, 2003

— G. Labouysse, Les Wisigoths, peuple nomade – peuple souverain, Ed. Laboutières,2005

— I. Catteddu, Archéologie médiévale en France, Le premier Moyen Age, Ed. La découverte, 2009

Repères chronologiques

313 : édit de Milan (Constantin) autorisant la liberté religieuse

325 : concile de Nicée condamnant l’arianisme

360-445 : Saint Amans premier évêque de Rodez

380 : le christianisme est religion officielle de l’empire romain

406 : franchissement du Rhin par les barbares

410 : prise de Rome par les Wisigoths

418 : fondation du royaume fédéré de Toulouse

451-453 : Invasion des Huns en occident

471 : Le Rouergue entre dans le royaume wisigoth

475 : apogée du royaume wisigoth

476 : date symbolique de la fin de l’empire romain

481-751 : dynastie mérovingienne

486 : épisode du vase de Soissons

498 ( ?) : baptême de Clovis

507 : victoire franque contre les wisigoths à Vouillé

533 : fin du royaume wisigothique en Rouergue

541-545 : épisode de peste

629-638 : Dagobert 1er roi d’Austrasie, apogée des mérovingiens

707-709 : épisode de peste

732 : Charles martel bat les musulmans à Poitiers

751 : sacre de Pépin le bref à Soissons

751-987 : dynastie carolingienne

768-814 : Charlemagne roi des francs

778 : défaite franque de Roncevaux

800 : Charlemagne couronné empereur à Rome

833 : début des assauts des vikings

840 : début de l’éclatement du royaume de Charlemagne

866 : reliques de Sainte Foy à Conques

877 : principe de l’hérédité de la charge comtale

885-886 : siège de Paris par les normands

910 : fondation de Cluny

987 : Hugues Capet, roi des francs.


[1] L’aide amicale des bénévoles de l’Aspaa a été indispensable et leur volonté, la qualité de leur travail sont un trésor inestimable, qu’ils en soient très chaleureusement remerciés : Carole Arlès, Cathy Bibal, Christophe Bibal, Georges Bories, Annie Courvile, Philippe Daregert, Muriel Jost, Marina Néves, Matthieu Pélissier, Samuel Pélissier, Frédéric Rey, Bernard Robert, Sylvain Robert, Géraldine Térral. Merci aussi aux professionnels qui ont encadrés ces travaux pour leur aide scientifique et matérielle, leur disponibilité et leur écoute : Laurent Fau, Philippe Gruat, Jérôme Trescarte.

 

 

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